Jiangnan : Life of Gentry où placement et majorités sous un tout nouveau jour

1–5 joueurs, 13 ans et +, 60–90 Min
Complexité BGG : 3.33 / 5
Auteur: DuGuWei 獨孤威
Editeur: Moaideas Game Design
En anglais, 110,95 € en version Deluxe chez Philibert
Boite achetée, avis et contenu de l’article non rémunérés

J’ai déjà parlé de Jiangnan, en coup de coeur de l’été… Et je trouve qu’après plusieurs parties (7 d’ailleurs), il mérite clairement son article dédié. Surtout qu’on est plutôt #TeamDecouverte donc faire 7 parties du même jeu prouve bien qu’il y a quelque chose à partager ici et pour deux raisons : j’adore le jeu déjà, et en plus j’aimerai bien qu’il attire quelques éditeurs pour sa localisation francophone.

Thématique

(si je vous perds, allez directement au prochain chapitre lol)

Le thème signifie beaucoup pour son auteur. Traduction Deepl ci dessous du 1er article sur 6 de l’auteur du jeu :

Jiangnan (écrit 江南 en chinois) signifie littéralement « Sud de la rivière » ou, plus précisément, « Sud du fleuve Yangtze ». Le Jiangnan est largement considéré comme la région la plus prospère de Chine tout au long de son histoire. Aujourd’hui, la région comprend les villes de Shanghai, Nanjing, etc.

Cependant, le mot « Jiangnan » a plus de sens que sa simple localisation géographique. Imaginez que l’anglais n’ait qu’un seul mot pour désigner « Florence, Italie » et « la Renaissance », et vous commencerez à saisir le pouvoir du mot « Jiangnan » sur la culture chinoise.

Le Jiangnan a peut-être connu sa plus grande prospérité et son influence la plus grande sous la dynastie Ming, qui était elle-même l’une des périodes les plus prospères de toute l’histoire de la Chine. Pendant cette période de 300 ans (de 1368 à 1644), la population de la Chine a doublé. La dynastie Ming a également construit une marine massive qui a permis d’établir des contacts et des échanges avec les cultures occidentales et orientales. La dynastie Ming est également connue pour sa littérature, ses drames, ses opéras et ses vases en porcelaine célèbres dans le monde entier. Toute cette prospérité, toute cette littérature, tout cet art et toute cette nouvelle façon de penser sont nés au même endroit, à Jiangnan.

Et ce succès n’a jamais quitté l’esprit de la culture chinoise. Au cours de votre première année d’étude du chinois, vous entendrez certainement parler d’au moins un des quatre grands romans classiques (四大名著) : Romance des trois royaumes, Voyage à l’Ouest, Hors-la-loi du marais et Rêve de la chambre rouge. Trois d’entre eux ont été écrits sous la dynastie Ming, il y a plus de 500 ans.

La Romance des Trois Royaumes, à elle seule, a fait l’objet d’innombrables adaptations au cours des cinq derniers siècles. Wikipedia recense environ 30 séries de bandes dessinées (de Chine, du Japon et de Corée), 8 films, 7 séries d’animation, 17 séries télévisées en prises de vue réelles et plus de 50 jeux vidéo.

Même le Dragon Ball original (mon préféré dans la série) est vaguement basé sur le Voyage à l’Ouest, Goku étant une version moderne du Roi des Singes lui-même, Sun Wukong.

Mais nous allons un peu trop vite en besogne. Revenons à Jiangnan.

Le Jiangnan, connu depuis longtemps pour sa beauté naturelle, ses paysages montagneux pittoresques, ses belles voies navigables et son architecture pittoresque, a toujours été apprécié par les artistes lettrés chinois. La peinture lettrée (文人畫), pour ne pas tomber dans le fractal, est un style d’art qui s’est épanoui sous la dynastie Ming. À cette époque, les artistes et les érudits de toute la région se réunissaient dans le Jiangnan, plus précisément dans la capitale Jinling (aujourd’hui Nanjing). Avec autant d’artistes et d’érudits réunis en un même lieu, l’art et la culture du Jiangnan ont pu atteindre des sommets qui résonnent encore aujourd’hui.

Les peintures de paysages ne représentent qu’une fraction de la prospérité de la dynastie Ming. Le Jiangnan a également connu une forte croissance technologique et économique. De plus en plus de gens s’instruisent et gagnent des salaires décents.

La langue chinoise elle-même a connu des changements spectaculaires. La plupart des érudits de l’époque tenaient la poésie et la littérature chinoise classique (pensez au chinois « shakespearien ») en très haute estime et n’accordaient que peu ou pas de respect aux pièces de théâtre ou à la littérature de l’époque.

Cependant, les quatre grands romans classiques ont tous été écrits dans la langue vernaculaire de l’époque plutôt qu’en chinois classique. Leur accessibilité, combinée au fait qu’un plus grand nombre de personnes disposaient d’un revenu disponible, a contribué à légitimer et à populariser l’utilisation du chinois vernaculaire dans la littérature, ce qui a fini par modifier la perception du public (et des érudits) pendant des siècles.

Avec le développement de la technologie de l’imprimerie et la prospérité de l’industrie, la littérature de la dynastie Ming a commencé à refléter de plus en plus la vision des principaux lecteurs et acheteurs, à savoir le public. La littérature a lentement commencé à se concentrer sur la vie sociale du public et à mettre en lumière les rêves et les aspirations des gens ordinaires.

Alors que le niveau de vie s’améliorait pour le commun des mortels, la vie de l’empereur et de la gentry (classe sociale supérieure) avait atteint son apogée. C’est à cette époque qu’a été construit le bâtiment le plus célèbre de toute l’histoire de la Chine et le centre cérémoniel et politique du gouvernement chinois pour les 500 années à venir : la Cité interdite. Pour y avoir été, je peux vous dire qu’elle est ENORME et bien plus grande et grandiose que vous ne pourriez l’imaginer.

Et c’est peut-être ici, au sommet de l’opulence, que nous terminons notre premier article.

Alors que le XXe siècle a été marqué par la guerre, la ruine économique, la pauvreté généralisée et la famine en Chine, l’idée du Jiangnan et la littérature de cette époque ont prospéré et continuent de prospérer aujourd’hui. Le Jiangnan représente l’apogée de la culture chinoise ancienne. La dynastie Ming a pris fin il y a plus de 300 ans, mais elle continue de vivre dans le cœur et l’esprit des gens des siècles plus tard.

Telle est la longévité du Jiangnan.

Retrouvez les autres articles de l’auteur ici.

Les règles

Jiangnan propose à des artistes variés (vous) d’aller chercher ressources, inspirations et publications dans un jeu de pose d’ouvriers. Jusque là, rien de bien original. Sauf que là où vous placez vos ouvriers, c’est aussi là où vous jouerez avec les majorités dans les bateaux et les bateaux avancent : ils ne restent pas au même endroit d’une manche à une autre.

Ce jeu de bag building / de pose d’ouvriers / de majorité revisités se joue en 6 manches constituées des étapes suivantes:

  • Actions des joueurs (3 actions chacun, 3 ouvriers à poser) : le joueur actif va choisir une tuile action parmi 4 sur son plateau personnel (elles sont piochées de son sac). La tuile la plus à droite des 3 tuiles restantes sera écartée du jeu (définitivement) et le joueur gagnera la ressource indiquée en bas de la tuile jetée. Il jouera ensuite l’action choisie en posant son ouvrier sur l’emplacement le plus à droite de l’action choisie. Les actions consistent principalement à aller chercher des ressources, trouver de l’inspiration et publier.
  • Une fois que tous les joueurs ont joué leurs 3 actions, c’est à dire qu’ils ont joué 3 tuiles donc 3 ouvriers et qu’ils ont écarté 3 tuiles, on passe à la fin de la manche.
  • Une phase de revenu est appliquée : des œuvres publiées permettent de gagner de l’argent ou des PV. Les muses permettent de gagner des ressources ou MIEUX des actions.
  • Après la phase de revenu, on a la phase la plus importante du jeu, la résolution des bateaux. Et de la droite vers la gauche, chaque joueur, ayant activé l’action, va poser un petit meeple sur le bateau correspondant. Et TOUS les bateaux vont avancer vers la droite faisant « sortir » le premier bateau. Ce bateau comporte 2 tuiles. Celui qui est majoritaire sur ce bateau (en cas d’égalité c’est celui qui est le plus devant) va choisir laquelle des 2 tuiles sera utilisée et laquelle sera éjectée du jeu. La tuile choisie sera scorée 3 fois : à la fin de la manche 2, à la fin de la manche 4 et à la fin du jeu (fin de manche 6). Il se passera la même chose à la fin de la manche 2. Le second bateau va amener une tuile de scoring (il y a plusieurs types de tuiles : scoring sur les oeuvres publiées, l’argent conservé, le voyage (l’une des actions), …). Et à la fin de la manche 2 on va scorer les 2 tuiles posées (celle de la 1ere manche et celle de la seconde manche). Et c’est pareil en manche 4. On va scorer les 4 tuiles posées lors des fins de manches 1 à 4. Donc il faut faire attention à ce qu’on laisse aux autres et ce qu’on a pour nous.
  • Une fois le bateau vidé de ses tuiles, on rend les meeples du bateau à leurs joueurs respectifs et le bateau revient au début du plateau, vide, afin qu’on lui ajoute une tuile de scoring de fin de partie (et non de fin de manche).

Explication des bateaux en fin de manche avec une image :

  • une fois la phase bateaux passée, les joueurs vont choisir 3 nouvelles tuiles mais de la gauche vers la droite. Donc celui qui a joué en dernier la toute première action, sera celui qui choisira en premier la tuile qui viendra en fin de manche 2 remplacer ses tuiles dans son sac d’actions.
  • en fin de manche il se passe d’autres choses mais là est le coeur du jeu

Règles disponibles ici en anglais. Et côté vidéo vous avez la vidéo d’explications de Expert Game Award

Ce qui est bluffant dans ce jeu, c’est que plus vous jouez sur les bateaux avant du plateau, plus vous choisirez les tuiles de score de fin de manches 2, 4 et 6. Mais moins vous serez positionnés sur les bateaux comportant des tuiles de scoring de fin de partie et surtout moins vous serez amené à choisir en premier les tuiles actions (rappelez vous c’est un bag building. A chaque action choisie, vous en jetez une autre. Et piochez 2 autres tuiles. Donc si vous avez jeté 3 tuiles qui vous permet de publier sur 4, vous avez intérêt à aller chercher celles proposées en fin de manche et pour ça faut jouer le plus à gauche du plateau.

A qui s’adresse le jeu ?

Ce jeu c’est un peu comme Zhanguo (sur la difficulté). Malgré des règles un peu plus denses, les imbrications de chaque élément font que les joueurs de gros jeux s’y retrouveront mais pas les autres. Il y aura trop de choses à penser et anticiper pour qu’un joueur de jeux initiés s’éclate (sauf si tous les joueurs à la table ont le même niveau et décident de faire une ou deux parties tests avant d’être vraiment au fait de chaque impact que peut avoir une action au bon timing).

Les difficultés à gérer dans Jiangnan sont :

  • les tuiles actions qu’on met dans le sac : il faut clairement bien choisir ce qu’on jette, ce qu’on garde et ce qu’on choisit (en fin de manche). Au 3/4 de la partie, ce sera trop tard.
  • le placement d’ouvriers va influer sur plusieurs choses : l’action qu’on souhaite faire + les majorités dans les bateaux pour choisir sur quelle tuile tout le monde va scorer + l’ordre du joueur qui choisira en premier sa première tuile action.

Sur BGG, Jiangnan a 3.33 / 5 en difficulté et Zhanguo a 3.79. Je les aurai mis au même niveau, personnellement, mais il n’y a eu que 14-15 votes pour les 2 jeux (au moment où j’écris ces lignes) et mécaniquement ils sont très différents donc le ressenti doit diverger peut-être.

Ce qu’on n’a pas aimé

  • L’édition Deluxe (ou pas) : iconographie ambiguë (heureusement la règle détaille les muses), ordre des icones pas toujours optimisé, des muses démesurées, bateaux en carton visuellement réussis mais qui réduisent considérablement la lisibilité du jeu, illustrations banales sans être moches (avis très personnel évidemment), icones de gain sur les publications trop petites.
  • Les pouvoirs des muses sont hétéroclites (il y a des muses à ne pas laisser passer et d’autres un peu inutiles), du coup, selon ce qui sort, les joueurs ne s’intéresseront pas forcément aux muses et ces parties là sont incomplètes je trouve. Pour nos prochaines parties, on a décidé de ne garder que les muses homogènes pour voir.

sur l’image ci-dessus, vous pouvez voir les bateaux 3D qui aident à la lisibilité du jeu pour le joueur de droite

Ce qu’on a aimé

  • La mécanique placement / majorité est non seulement GENIALE et originale mais en plus elle participe clairement à rendre le jeu différent d’une partie à une autre.
  • La mécanique de bag building est un défi de taille. Quand vous arrivez en fin de partie et que vos choix sont fructueux, il y a une espèce de joie explosive qui se lit sur votre visage. Les choix cornéliens entre ce qu’on jette et ce qu’on garde sont tout simplement monstrueux. Autant vous dire que durant les deux premières parties, vous ne faites pas du tout attention à ça, ou pas trop. Vous vous dites que vous ne connaissez pas bien le jeu, que vous verrez ce que ça donne plus tard, au pire, tant pis. Mais les parties d’après sont de vraies tortures car vous savez clairement et distinctement ce que vous jetez. Je crois que c’est cette partie là du gameplay que je préfère dans ce jeu : le bag building.
  • On ne peut pas parler de majorité sans parler d’interaction : évidemment, bien présente dans le jeu, ce qui dynamise les parties. Mais là où clairement l’interaction est encore plus forte c’est dans le choix des tuiles actions. A deux ou trois, toutes les tuiles ne sortent pas, il peut y avoir des actions non disponibles tout simplement, donc il faut éviter de faire des paris (genre « je peux les jeter, j’en aurai d’autres  » et bien NONNNNNN) lol
  • D’ailleurs l’interaction est partout, car croyez moi, il ne faut pas laisser les bateaux qui apporteront le plus de PV à vos adversaires. Donc l’observation est indispensable.
  • Le thème n’est pas absent : on va chercher des ouvrages, des muses, de l’inspiration, des ressources, pour enfin publier des œuvres de différents types. Cependant, ce n’est pas vraiment le thème qui captive les joueurs, ce sont les mécaniques imbriquées.
  • 6 chapitres pour découvrir les différents modules (pour tout vous dire nous avons d’abord fait 7 parties du jeu de base, tellement il est déjà parfait)
  • Ca râle beaucoup et j’aime bien ça autour de la table. Je ne parle pas des gens qui gâchent la partie (genre « et voilà je n’ai plus de ressources bleues, le jeu est mauvais » => non c’est toi qui es nul *sifflote*). Je parle des gens qui bouffent la table parce qu’on a piqué une tuile action, je parle de moi qui me fait voler la majorité au tout dernier moment et qui manque de me mordre la langue tellement j’ai de gros mots qui fusent dans mon esprit lol. Rah c’est bon ! il y a de la vie autour de la table  
  • Il marche dans toutes les configurations : 2, 3 et 4 joueurs
  • Je vous fait grâce du reste : les règles sont bien écrites, les ressources sont top dans la deluxe, les scores sont serrés à niveau identique etc…

J’espère qu’un éditeur français saura trouver le chemin du bonheur avec ce jeu. Par contre, l’édition doit être retravaillée.

Oui , je le dis haut et fort, c’est mon coup de cœur de l’année. 

Et, je n’ai pas joué à Nucleum, je n’ai pas joué à Hegemony non plus… (voilà voilà… je les garde pour l’an prochain), rien ne viendra gâcher mon amour pour Jiangnan cette année. Rien de rien. Déjà Zhanguo : the first empire, ça a bien failli, j’ai eu des sueurs froides, alors j’arrête de jouer aux nouveautés jusqu’au 31 Décembre :p

Conclusion

Quand un jeu propose du bag building mélangé à du placement d’ouvriers et de la majorité, je me dis que le challenge est de taille car non seulement c’est trop mais en plus trop dangereux aussi. Et pourtant, Jiangnan réussit ce tour de force, celui de proposer 3 mécaniques parfaitement imbriquées et originales. En plus, cerise sur le gâteau : l’interaction est au cœur de chaque action. 

Aucun reproche à faire sur le gameplay. Seule l’édition reste très en dessous des jeux de 2023. Ce qui entre nous n’est finalement guère important tant que ça reste jouable et ça l’est. Ce jeu est ma pépite ludique de l’année.

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1–5 joueurs, 13 ans et +, 60–90 Min
Complexité BGG : 3.33 / 5
Auteur: DuGuWei 獨孤威
Editeur: Moaideas Game Design
En anglais, 110,95 € en version deluxe chez Philibert
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