Sous-titre : comment j’ai noyé les pianos français sous une marée de violons baroques italiens.
C’était un dimanche comme les autres. Enfin, presque. Antho débarque chez moi avec sa tête des grands jours, je sors la boîte de Luthier, et on s’installe. « Ça a l’air sympa comme jeu », il lance en regardant la couverture. Deux heures plus tard, il recomptait nos scores pour la troisième fois en récitant tout bas « mais comment j’ai pu rater ça ».
1–4 joueurs, 14 ans et +, 90–150 Min
Complexité BGG : 3.76 / 5
Auteurs: Dave Beck, Abe Burson
Illustrateurs: Vincent Dutrait, Guillaume Tavernier
Editeur: Paverson Games (Lucky Duck Games pour la VF)
Jeu acheté par l’auteur de l’article, en version retail.
L’insert 3D : fierté maison, huit heures d’impression
Avant même de toucher une règle, j’ai sorti ma dernière fabrication : un insert imprimé en 3D conçu spécialement pour Luthier. Des petits compartiments pour chaque type de matériau, les jetons rangés par couleur, les cubes triés au millimètre. J’étais fier comme un gamin qui montre son dessin.
« T’as passé combien de temps là-dessus ? » demande Antho en examinant la chose.
« Huit heures d’impression. »
« T’as un vrai problème. »
Il a quand même reconnu que la mise en place était ultra rapide. Victoire morale.
La mise en place deux joueurs : à deux, ce n’est jamais simple
Luthier à deux joueurs nécessite une configuration un peu spéciale. On tire une carte « Mise en place de l’orchestre » qui nous indique où poser les jetons neutres pour simuler un troisième joueur fictif. J’ai pris le bleu, Antho le rouge, et le jaune est devenu notre ennemi commun sans visage.
On a ensuite suivi le protocole :
- Retrait de quelques cartes d’instruments du deck (un violoncelle et une flûte, si je me souviens bien)
- Tuiles de couverture sur les emplacements Performance et Atelier
- Objectifs publics partiellement bloqués avec des marqueurs neutres
Quinze minutes plus tard, tout était prêt. Et là, Antho : « Bon, on joue ? »
Guarneri contre Erard : le choc des dynasties
On a chacun reçu deux tuiles de famille et quatre objectifs secrets. Antho a choisi les Erard, les grands fabricants de pianos français. « Beethoven et Liszt jouaient sur des Erard, mon gars », il me balance avec un sourire de connaisseur.
Moi j’ai pris les Guarneri. Les italiens, les rivaux des Stradivari, ceux dont Paganini ne voulait plus se séparer. « Guarneri del Gesù ! » j’ai sorti avec assurance. (En vrai, je n’avais pas la moindre idée de qui c’était avant de lancer une recherche rapide. Merci Wikipedia.)
Mon numéro de tuile était plus bas, donc je passais en premier. « Évidemment, les Italiens d’abord », il soupire.
Les rounds 1 et 2 : tâtonnements et premières embrouilles
Mon premier mécène, c’était Chopin. Classe. Le sien, Meck. « Meck ? » j’ai demandé. Il a haussé les épaules. « Je ne sais pas qui c’est non plus mais il m’a filé 4 pièces d’or donc je ne vais pas me plaindre. »


Au marché, le métal était cher (5 pièces), le bois raisonnable (3), et le crin presque donné (2). Antho fonça sur le métal pour ses futurs pianos. Moi je pris du bois et du crin, en marmonnant quelque chose sur les techniques de fabrication des Guarneri pour me donner une contenance.
La Guilde et les violons : mon terrain de jeu
Très tôt dans la partie, j’ai positionné mon ouvrier niveau 5 sur la Guilde. Ce que ça m’a rapporté : une carte violon baroque, un cube de métal gratuit, et la possibilité de placer direct le plan sur l’établi. Antho regardait ça d’un mauvais oeil.
« T’as eu deux avantages en un seul coup ? »
« Bonus de compétence 4+, mon ami. »
Quelques rounds plus tard, le violon était terminé : 2 points de prestige, une avancée sur la piste Réputation, et mon jeton dans la section violon baroque de l’orchestre. Plus 4 pièces en bonus. Antho a grimacé. Ses Erard étaient trop orientés claviers pour me rattraper sur les cordes.
L’orchestre : j’avais installé mes meubles
Au round 4, je contrôlais déjà trois postes de Premier Violon dans les sections cordes. Ces positions rapportent des bonus en cours de partie ET des points en décompte final. C’est là que la partie s’est réellement jouée, sans qu’on s’en rende compte.
« Tu squattes toute la section des cordes, c’est abusé ! »
« C’est pas ma faute si les Guarneri ont passé leur vie à faire des violons. »

Lui s’est rabattu sur les performances musicales. Il a placé des jetons dans les sections classique et romantique, chopé quelques Premiers Violons au passage. « Les Erard assurent sur les grands concerts. » C’était pas faux. Mais pas suffisant.
Les mécènes : le moment où tout a basculé
Au round 4, la patience de nos mécènes commençait à s’effriter. Le mien, compositeur baroque, voulait un instrument à vent. Problème : j’avais passé quatre rounds à fabriquer des cordes. Son cube avançait. Trop vite.
« Il me faut une flûte ou un hautbois en urgence ou je perds 6 points ! »
« Ah bon ? Les miens sont ravis, moi. » Sourire en coin d’Antho.
J’ai réussi à fabriquer la flûte juste à temps. Le compteur redescend. Ouf.
Lui, pas de chance : au round 5, son noble a perdu patience. Il avait oublié que le type voulait deux instruments. « NOOOOON ! » Moins 6 points. Ce moment-là a probablement signé l’issue de la partie.
Le Balcon et le mécène royal : le petit luxe en fin de partie
Round 5, j’envoie mon ouvrier au Balcon et je valide la récompense « 4 instruments fabriqués ». 2 points immédiats et un avantage royal : piocher un mécène royal.
« Un mécène royal ? C’est quoi ce truc ? »
« Quelqu’un de riche qui offre des points de prestige directement au lieu de ressources. »

Il a grogné. Puis il a marqué une autre récompense au round 6 (« 5 jetons dans l’orchestre ») et débloqué trois espaces de stockage supplémentaires. Pas anodin, mais pas suffisant pour compenser l’écart.
Décompte final : le moment de vérité
Sixième round. On a additionné tout ça :
Premiers Violons : 6 positions pour moi (9 points), 4 pour lui (4 points).
Instruments non terminés : 2 points chacun (un alto pour moi, un clavecin pour lui).
Objectifs secrets : 6 points (cordes + baroque) contre 5 (performances).
Ouvriers spécialisés : 1 point chacun.
Ressources restantes : 1 point chacun.
Score final : Guarneri 65, Erard 62.
« TROIS POINTS ! Tu m’as battu de TROIS MALHEUREUX POINTS ! »
Il a recompté trois fois. En vain.
Ce qu’on retient de Luthier à 2
Le format deux joueurs fonctionne vraiment bien. Le système de joueur neutre et les emplacements bloqués maintiennent une tension constante sans que le plateau ne paraisse désert. La mise en place prend du temps la première fois, mais elle devient automatique à la deuxième. (Et franchement, l’insert 3D aide.)

Ce qui a fait la différence ? M’installer tôt sur les Premiers Violons dans des zones où Antho ne pouvait pas me suivre, et surveiller mes mécènes pour éviter les grosses pénalités. Contrairement à quelqu’un.
« Revanche dimanche prochain ? » j’ai proposé en remettant tout en boîte. Trois minutes. Chrono.
« Avec plaisir. Mais cette fois je prends les Guarneri. Et je surveille mes mécènes comme le lait sur le feu. »
« On verra si le changement de famille suffit. »
Note : aucun luthier n’a été maltraité pendant cette partie. L’amitié a survécu. Les 3 points, en revanche, Antho ne les a pas encore digérés.
Verdict : un jeu qui mérite vraiment qu’on en parle
Ce qui nous a vraiment surpris tous les deux, c’est à quel point on se sent dedans. Pas l’impression de déplacer des pièces sur un plateau — plutôt celle de gérer une vraie famille d’artisans, de défendre une réputation, de choisir ses combats dans un monde où tout le monde se connaît et où chaque instrument a son histoire. Le matériel fait beaucoup : les inspirations, les cartes de mécènes avec leurs vrais noms, les familles de luthiers et leurs spécialités propres. C’est joli, c’est soigné, et ça donne envie de plonger dedans avant même d’ouvrir le livret de règles.
Les chemins pour gagner sont franchement nombreux. Moi j’ai tout mis sur les cordes et le baroque, Antho sur les performances et les claviers. Deux logiques qui n’ont presque rien en commun — et pourtant, à l’arrivée, trois points d’écart. Trois. C’est là que le jeu révèle ce qu’il est vraiment : peu importe la direction que tu prends, si tu la tiens jusqu’au bout, tu restes dans la partie. Aucune stratégie qui écrase tout. C’est pas si courant, et ça mérite d’être souligné.
Il y a aussi cette tension qui s’installe dès qu’on commence à poser ses ouvriers. Tu essaies d’anticiper l’autre, tu lis ses intentions, et parfois ça part complètement de travers. L’autre grille une case avant toi, prend la main sur une zone où tu voulais aller — et là, faut réajuster à la volée. Sacrifier un plan pour en protéger un autre. C’est cette obligation de réagir, pas juste d’appliquer ce qu’on avait prévu, qui fait qu’on reste concentrés du début à la fin. On ne décroche pas.
Bref, Luthier, on signe. À deux, à trois, probablement à quatre aussi. Le genre de jeu qu’on ressort avec plaisir parce qu’il reste toujours un truc à tester — une autre famille, une autre époque, une autre façon d’aborder ses mécènes sans se faire déborder.
1–4 joueurs, 14 ans et +, 90–150 Min
Complexité BGG : 3.76 / 5
Auteurs: Dave Beck, Abe Burson
Illustrateurs: Vincent Dutrait, Guillaume Tavernier
Editeur: Paverson Games (Lucky Duck Games pour la VF)
Jeu acheté par l’auteur de l’article, en version retail.




Super article! Ça donne vraiment envie d’y jouer!!! Merci beaucoup! C’est vrai que Luthier m’intrigue! …..
J’ai reçu ma commande hier ! on va pouvoir y jouer héhé 🙂
Merci beaucoup.
J’ai le jeu depuis un moment déjà et je n’ai pas réussi à le sortir encore. Votre article, très vivant, relance encore plus mon impatience, tel un mécène exigeant !
Merci. En effet, il n’est pas facile à prendre en main. J’ai moi aussi dû consacrer beaucoup de temps aux parties nécessaires pour rédiger l’article. Quoi qu’il en soit, il en vaut vraiment la peine.